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Genèse 1.1 – Ce que dit vraiment le texte hébreu

L’origine révèle toujours la conclusion.

Il existe des mensonges silencieux. Des erreurs si anciennes, si répétées, si universellement acceptées qu’on finit par ne plus même les questionner. La traduction de Genèse 1.1 en est un exemple frappant.

Depuis des siècles, les Bibles en français, en anglais, en latin, répètent toutes la même formule : ‘Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre’. On l’enseigne aux enfants. On la grave sur des murs d’église. On la tient pour intouchable.
Si cette traduction était juste, les versets 2 à 31 deviendraient inutiles car tout aurait déjà été créé dès le premier verset. C’est totalement incohérent avec le contexte du chapitre entier. Et ce n’est pas nécessairement ce que dit le texte hébreu original.
Cet article le démontre, point par point, avec des faits vérifiables.

Le texte hébreu original : בְּרֵאשִׁית (Bereshit)
Le premier mot de la Bible hébraïque est בְּרֵאשִׁית, que l’on translittère Bereshit. Ce mot se décompose ainsi : la préposition בְּ (be-) signifie ‘en’ ou ‘au’ , et le nom רֵאשִׁית (reshit) signifie ‘commencement’ ou ‘prémices’. Ensemble : Bereshit = ‘au commencement de …’

Il est important de noter que בְּ (be-) n’est pas un article défini, mais une préposition : en hébreu, l’article défini est ה (ha-), qui n’apparaît pas ici. Il ne s’agit donc pas de ‘au = le commencement’, mais de ‘au + commencement de’.

Ce point est capital. Le nom reshit est dans ce que la grammaire hébraïque appelle l’état construit. L’état construit signifie qu’un nom est incomplet en lui-même : il appelle un complément. Dans ce cas, רֵאשִׁית (reshit) se comprend comme « commencement de… » et non comme un « commencement » absolu.

Un nom sans article défini en hébreu est en état construit. Or Bereshit n’a pas d’article défini. La règle est donc sans équivoque : il faut lire « au commencement de… » suivi d’un complément.
Ce n’est pas une théorie moderne. C’est la grammaire hébraïque classique, telle qu’elle est formulée par la référence académique internationale : la Grammar of Biblical Hebrew de Paul Joüon et Takamitsu Muraoka (Rome, Institut Biblique Pontifical, 1991, révisée en 2006).

La règle de l’état construit est une règle fondamentale de l’hébreu biblique.

Voici un exemple simple qui l’illustre parfaitement. Le mot בַּיִת (bayit), qui signifie ‘maison’, passe à la forme בֵּית (beit) en état construit. Il ne peut alors pas se lire seul car il appelle obligatoirement un complément. Ainsi בֵּית הַמֶּלֶךְ (beit hammelekh) signifie ‘la maison du roi’. Le premier nom perd l’article défini et dépend grammaticalement du second. Aucune traduction sérieuse ne rendrait ce terme par « la maison » sans son complément.

C’est exactement cette même règle qui s’applique à בְּרֵאשִׁית (bereshit) : un nom sans article défini, en état construit, qui appelle un complément — ‘au commencement de …’. Cette règle est documentée et vérifiable directement sur le site académique BiblicalHebrew.org. ‘État construit hébreu‘ et ‘Chaînes construites hébraïques‘.

Autres grammaires académiques de référence internationale confirment cette même règle.

D’abord, la grammaire hébraïque de Wilhelm Gesenius — publiée pour la première fois en 1813 et considérée encore aujourd’hui comme l’une des références fondamentales de l’hébreu biblique — démontre dans sa section §130 les « usages élargis de l’état construit », montrant qu’un nom en état construit peut gouverner non seulement un nom mais aussi un verbe fini. Gesenius §130.

Ensuite, le sémitiste américain Cyrus H. Gordon, spécialiste de l’ougaritique et de l’hébreu biblique, publié par le même Institut Biblique Pontifical que Joüon-Muraoka, confirme dans son Ugaritic Textbook (Rome, Pontifical Biblical Institute, 1965, p. 56, note 1) qu’un nom peut se trouver en état construit devant un verbe fini — citant précisément les premiers mots de la Genèse comme exemple et concluant que le sens est ‘lorsque Dieu commença à créer‘. Gordon Ugaritic Textbook 1965.

Un point d’histoire important : le texte hébreu original ne contient que des consonnes. Les voyelles ont été ajoutées plusieurs siècles après la rédaction, par les massorètes, érudits juifs qui travaillèrent principalement à Tibériade entre le VIe et le Xe siècle de notre ère.

En vocalisant bereshit comme un absolu, ils ont figé une lecture théologique particulière. Mais la grammaire du texte consonantique, elle, ne ment pas. Et les Rouleaux de la mer Morte (Qumrân, IIIe s. av. J.-C. – Ier s. ap. J.-C.), qui témoignent du texte original pré-massorétique, confirment cette réalité consonantique antérieure.

La preuve par les textes parallèles
Pour comprendre en quoi Genèse 1:1 est une exception anormale, il suffit de regarder comment reshit et bereshit sont traduits partout ailleurs dans la Bible. La règle de l’état construit y est respectée sans exception.

Genèse 10:10 — « Le commencement de son royaume… » Reshit sans article, complément obligatoire, règle respectée. Le début de la phrase demande un complément, autrement dit, elle répond à la question : ‘au commencement de quoi ?’ Le complément étant ‘le royaume’ et en Genèse 1.1, c’est la même chose. La phrase demande au commencement de quoi ?’. Le complément étant le processus de création du ciel et de la terre …’.

Deutéronome 18:4 — « Les prémices de ton blé… » Même logique grammaticale, même respect du complément.

Jérémie 26:1 — « Au commencement du règne de Yehoyaqim… » Même mot bereshit, même construction, complément présent et conservé par toutes les traductions.

Amos 6:1 — « Les premiers des nations… » Reshit sans article, complément conservé.

Osée 1:2 — « Lorsque Jéhovah commença à faire des déclarations par l’intermédiaire d’Osée… » Le mot techillat (synonyme fonctionnel de reshit) est lui aussi en état construit et exige un complément. Ici un nom en état construit est suivi d’un verbe, exactement comme en Genèse 1:1.

Dans tous ces cas, sans exception, la règle est respectée. Personne ne coupe la phrase avant le complément. Mais en Genèse 1:1, le même mot, dans la même construction, est traduit « Au commencement, Dieu créa… » — sans complément. C’est une incohérence flagrante qui n’a qu’une seule explication : la tradition théologique a primé sur la grammaire.

Ce que disent les experts en linguistique hébraïque
Cette analyse n’est pas isolée. Elle est confirmée par des spécialistes de réputation internationale.
Robert D. Holmstedt, professeur de linguistique hébraïque ancienne à l’Université de Toronto, a publié en 2008 une étude décisive : « The Restrictive Syntax of Genesis i 1 », Vetus Testamentum, vol. 58, n°1, pp. 56-67, éditions Brill. Il y démontre que bereshit bara Elohim n’est pas une phrase autonome mais une clause introductive restrictive, qui fixe un cadre temporel pour les versets qui suivent. La grammaire du verset, conclut-il, ne permet pas de déduire un commencement absolu.
Nahum M. Sarna, grand exégète juif et directeur de la traduction de la NJPS Tanakh (1985), partage cette même lecture grammaticale rigoureuse.

Rashi, commentateur juif du XIe siècle, l’avait d’ailleurs déjà signalé : le mot habituel pour exprimer un commencement absolu serait barishona, et bereshit n’est jamais utilisé sans complément dans toute la Bible hébraïque. Rashi le disait il y a mille ans.


L’aveu de la Bible de Jérusalem (1956)
Ce qui rend ce cas particulièrement révélateur, c’est que la Bible de Jérusalem elle-même l’a reconnu. Réalisée sous la direction de l’École Biblique et Archéologique Française de Jérusalem et publiée pour la première fois en un seul volume en 1956, cette traduction catholique de référence indique dans sa note b de bas de page pour Genèse 1:1 :
« On traduit aussi : Au commencement quand Dieu créa (ou quand Dieu commença à créer) le ciel et la terre, la terre était… Les deux traductions sont grammaticalement possibles … le v. 1 est une sorte de titre (une « suscription »). ».
Lisez attentivement. Ils admettent que les deux traductions sont grammaticalement possibles. Ils choisissent malgré tout la traduction traditionnelle, non pas parce qu’elle est grammaticalement correcte, mais parce que c’est ce que font toutes les anciennes versions. L’argument circulaire le plus classique qui soit : on suit la tradition parce que c’est la tradition.
Cet aveu est dissimulé dans une note de bas de page que la quasi-totalité des lecteurs ne lira jamais.

D’où vient l’erreur ? La Septante, la Vulgate et la Massore
La traduction traditionnelle ne vient pas de l’hébreu. Elle vient d’une chaîne de traductions et de décisions humaines qui se sont accumulées au fil des siècles.
La Septante, traduction grecque réalisée à Alexandrie à partir du IIIe siècle avant notre ère, traduit : En arkhè epoièsen ho theos — « Au commencement, Dieu fit… »
La Vulgate, traduction latine de Jérôme au IVe siècle de notre ère, reprend : In principio creavit Deus — « Au commencement, Dieu créa… »
Les massorètes, en vocalisant bereshit comme un absolu entre le VIe et le Xe siècle, ont ensuite figé cette lecture dans le texte hébreu lui-même. Toutes les traductions modernes en langues européennes ont hérité de cette chaîne. Elles ont traduit des traductions, et non le texte consonantique original. L’erreur s’est propagée pendant deux millénaires jusqu’à paraître intouchable.

Les traductions qui ont choisi la rigueur
Face à cette longue tradition, plusieurs traductions sérieuses ont eu le courage de respecter la grammaire.

La NJPS Tanakh (1985), traduction officielle de la Jewish Publication Society of America, réalisée par des érudits juifs anglophones dans une approche académique et non confessionnelle, traduit Genèse 1:1-3 comme une seule phrase dépendante : « When God began to create heaven and earth — the earth being unformed and void… God said, Let there be light. » Le verset 1 n’est pas une affirmation indépendante. C’est une ouverture narrative.

La Bible de Jérusalem 1956, première édition, traduit également dans cette ligne dans sa note b. Dans les éditions révisées ultérieures (dès 1973), ce texte a été effacé de la note pour imposer une forme de pensée erronée qui ne coïncide pas avec le contexte du chapitre entier.

La CEB — Common English Bible (2011) : ‘When God began to create the heavens and the earth — the earth was without shape or form…’.

La NRSV — New Revised Standard Version (1989) : texte principal ‘In the beginning when God created’, avec note proposant ‘When God began to create’.

Robert Alter, dont la traduction complète de la Bible hébraïque (The Hebrew Bible : A Translation with Commentary, W. W. Norton, 2018) est considérée par de nombreux spécialistes comme l’une des plus remarquables sur le plan philologique et littéraire. Il traduit Genèse 1:1 ainsi :
‘When God began to create heaven and earth…’, ‘Quand Dieu commença à créer le ciel et la terre…’.
Ce choix n’a rien de théologique. Robert Alter applique simplement la grammaire de l’état construit. Pour lui, בְּרֵאשִׁית (bereshit) signifie littéralement ‘au commencement de’, ce qui impose de poursuivre la phrase avec un verbe, exactement comme dans les autres passages où reshit ou techillat apparaissent en état construit.

Ces traductions ne sont donc pas marginales : elles sont le fait de spécialistes de l’hébreu biblique parmi les plus sérieux au monde. Leur choix n’est pas un caprice : c’est la grammaire qui l’exige.

Ce que dit vraiment Genèse 1:1-3
Voici ce que le texte hébreu dit lorsqu’on le respecte :
‘Lorsque Dieu commença à créer le ciel et la terre — la terre était informe et vide, les ténèbres couvraient l’abîme, et l’esprit de Dieu planait à la surface des eaux — Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut’.
Dans cette lecture, le verset 1 n’est pas une affirmation théologique sur une création ex nihilo — à partir de rien. C’est une introduction narrative dépendante. Le verset 2 en est le complément direct ! Il décrit l’état initial de la matière. C’est seulement au verset 3 que Dieu commence à agir et à ordonner la Création.

Si le verset 1 était une action achevée et définitive, le verset 2 ne devrait pas décrire une terre informe et vide. Le texte lui-même prouve la logique de cette lecture.

La doctrine de la création ex nihilo est une construction théologique élaborée bien après la rédaction du texte. Elle n’est pas dans l’hébreu. Elle y a été projetée et les traductions ont voulu la faire paraître évidente.

Conclusion
Cet article défend la vérité du texte dans son contexte, contre la tradition humaine qui l’a déformé.
La règle grammaticale est claire et vérifiable. Les textes parallèles la confirment. Des traducteurs parmi les plus sérieux au monde l’ont reconnu. La Bible de Jérusalem elle-même l’admettait, dans sa note b de bas de page en 1956.

Alors pourquoi la traduction incorrecte domine-t-elle encore ? Parce que la tradition et la peur de l’homme est une force immense. Parce que ce qui est répété depuis assez longtemps finit par paraître vrai. Parce que questionner la première phrase de la Bible est un acte qui dérange le subconscient et le mensonge de la théorie héliocentrique.
Voilà comment le lecteur qui fait confiance à une mauvaise traduction est manipulé dès le premier chapitre de la Bible …
Comparez les traductions. Retournez à l’origine. C’est cela, la recherche honnête de la vérité.

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