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1 Corinthiens 10.9 – Jéhovah ou le Christ ?


Qu’est-il écrit en 1 Corinthiens 10.9 ?

La Société Watchtower écrit : ‘Ne mettons pas non plus Jéhovah à l’épreuve, comme certains d’entre eux l’ont mis à l’épreuve, et ils ont été tués par les serpents’ (1 Corinthiens 10.9, Traduction du Monde nouveau, Bible d’étude de 2018).
Le texte grec sous-jacent connaît en réalité trois leçons concurrentes selon les manuscrits, Χριστόν (le Christ), Κύριον (le Seigneur) et Θεόν (Dieu), trois noms sacrés abrégés dans les manuscrits anciens sous la forme de nomina sacra, ΧΝ, ΚΝ et ΘΝ, ce qui explique la facilité avec laquelle un copiste a pu glisser de l’un à l’autre.


Le papyrus P46 Chester Beatty II

Le témoin le plus ancien pour ce verset est le papyrus P46, appelé aussi Chester Beatty II, qui conserve l’essentiel des lettres de Paul et que la paléographie situe entre 175 et 225. C’est le plus ancien manuscrit substantiel du corpus paulinien connu à ce jour. Il porte Χριστόν (le Christ).
Il ne s’agit pas d’un témoin isolé. Le relevé le plus détaillé qui existe sur cette variante, publié par Carroll D. Osburn en 1981, dans un ouvrage collectif en l’honneur de Bruce Metzger, montre que Χριστόν (le Christ), est appuyé par de nombreux manuscrits anciens (P46, D, E, F, G, K, L, Ψ, etc …), ainsi que par plusieurs grandes versions anciennes (latine, syriaque, copte).
Κύριον (le Seigneur), s’appuie principalement sur Sinaïticus (א), Vaticanus (B), Ephraemi (C), une trentaine de minuscules. Enfin Θεόν (Dieu), n’est porté que par Alexandrinus et une quinzaine de minuscules.
La variante Χριστόν (le Christ) dispose ainsi d’un appui manuscrit bien plus large que Κύριον (le Seigneur), tandis que Θεόν (Dieu) est de loin la lecture la moins soutenue par les manuscrits.


L’illogisme de la Société Watchtower

Ce qui rend le choix de la TMN particulièrement révélateur, c’est sa propre note d’étude de 1995. Elle reconnaît explicitement que les manuscrits anciens Sinaïticus (א), Vaticanus (B) et Ephraemi (C) lisent tous le mot grec Κύριον (Seigneur), que P46 et Claromontanus (D) portent ‘le Christ’, et que l’Alexandrinus (A) porte ‘Dieu’. La note avoue ainsi que le choix de traduire par ‘Jéhovah’ ne s’appuie sur aucun de ces manuscrits grecs, mais uniquement sur des versions hébraïques modernes du Nouveau Testament (notées J18, J22, J23), rédigées entre le XIVᵉ et le XXᵉ siècle.
Autrement dit, à cet endroit précis, la Société Watchtower abandonne le principe qu’elle applique presque partout ailleurs, celui de faire primer le témoin grec le plus ancien, pour s’appuyer sur des rétroversions tardives, postérieures de plus de mille ans au papyrus P46, sans aucune valeur de témoin direct du texte original. Enfin, si vous cherchez sur le site officiel des Témoins de Jéhovah (JW.ORG), en tapant ‘Chester Beatty’ dans la recherche (la loupe), vous aurez des dizaines d’articles sur ces papyrus, sauf celui sur la première lettre aux Corinthiens, comme c’est bizarre …


La disponibilité du papyrus P46 dès les années 1930

Le papyrus P46 a été publié par Frederic Kenyon entre 1935 et 1937 dans les fascicules du Chester Beatty Biblical Papyri. Dès cette date, treize ans avant la parution du Nouveau Testament de la TMN en 1950, la leçon Χριστόν (le Christ), était accessible à tout comité de traduction sérieux. L’incohérence méthodologique de ce comité est manifeste.


Confirmation par les consortiums bibliques

Le repère de 1979 est un événement d’une autre nature car il ne marque pas le moment où l’information est devenue disponible, mais celui où même le texte critique dominant dans l’érudition mondiale a fini par en tenir compte. Ainsi , le texte de la troisième édition de l’UBS, paru en 1975, est en effet revenu à Χριστόν (le Christ), et la 26e édition du Nestle-Aland, parue en 1979 et fondée sur ce même texte, a suivi. Autrement dit, la Société Watchtower a ignoré le papyrus P46 dès sa publication en 1937, puis a continué de l’ignorer après que le monde savant, y compris le texte qu’elle suit d’ordinaire, a lui-même changé d’avis dans les années 1970, grâce à ces découvertes archéologiques majeures.
Dans son Commentaire textuel du Nouveau Testament grec, Bruce Metzger explique que la leçon originale est très probablement Χριστόν (le Christ), car c’est elle qui permet le mieux de comprendre comment les deux autres variantes, Κύριον (le Seigneur) et Θεόν (Dieu), sont apparues chez des copistes ultérieurs.

Ce rapprochement rejoint l’argument littéraire du chapitre 10 de la première lettre aux Corinthiens. Au verset 4, Paul affirme que le rocher qui suivait les Israélites ‘était le Christ’. En écrivant au verset 9 de ne pas mettre le Christ à l’épreuve, en référence à Nombres 21:5-6, Paul poursuit la même démarche typologique. Substituer ‘Jéhovah’ à ‘Christ’ brise cette continuité, alors que laisser le terme original Χριστόν (le Christ) la restaure entièrement. Dans le contexte immédiat de 1 Corinthiens 10, où le verset 4 identifie déjà le rocher au Christ, la cohérence du chapitre pointe très fortement vers le Christ.
Dans le débat académique, il reste une position minoritaire comme celle de Bart Ehrman, qui estime que la leçon initiale pouvait être Κύριον (le Seigneur). Mais même si l’on retenait l’hypothèse de Κύριον, la démonstration reste inchangée. La Traduction du Monde Nouveau rejette aussi bien Χριστόν (le Christ) que Κύριον (le Seigneur), les deux seules leçons attestées par les manuscrits grecs anciens, pour leur préférer une reconstruction hébraïque tardive, sans aucun support archéologique.


Articles connexes

Pour approfondir la question du nom Divin dans les Écritures grecques chrétiennes en général, voir l’article sur le Tétragramme Divin, et pour la question plus large de la nature du Christ, voir l’article Jésus-Christ est-il Dieu ?

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